
Le texte m’est arrivé un soir, envoyé par un ami socialiste français. Pas un long message. Juste le pavé, et une phrase sèche : « Lis ça. » J’étais à Rabat, devant l’écran, un thé à la menthe qui refroidissait à côté du clavier. Pas de whisky. Pas de bière. Juste le silence de la nuit et les mots d’un type qui, il y a encore quelques années, défendait encore le Parti de Jaurès comme on défend une maison de famille.
J’ai lu. Et j’ai compris qu’il ne me demandait pas mon avis. Il me demandait de voir.
On allume l’écran, on sort la carte bleue, on paie quinze euros, on clique. Ni urne, ni isoloir, ni carte de parti. Une adresse mail suffit pour devenir électeur de gauche. Quatre-vingt mille clics plus tard — 0,2 % du corps électoral —, Raphaël Glucksmann peut être sacré « candidat de la gauche ». Mon ami n’a rien ajouté. Il n’en avait pas besoin. La démocratie française venait de se mesurer à la profondeur d’un panier Amazon, et lui, le socialiste, regardait ça sans ciller.
Sur 120 000 votants, 88 000 n’appartiennent à aucun des trois partis organisateurs. Place Publique revendique moins de 25 000 adhérents. Son champion en récolte plus du triple. Miracle de la multiplication des clics. Qui sont-ils ? On ne sait pas. Qui a vérifié leur identité, leur existence réelle, leur double participation, leur simple présence dans le pays ? On ne sait pas davantage. Quelles garanties ? Quelle légitimité tirer de cette kermesse numérique ? Mon ami, qui a passé des années à coller des affiches et à tenir des bureaux de vote sous la pluie, n’a même pas posé la question. Il a juste envoyé le texte.
Le Parti de Jaurès, celui qui depuis 2022 a confié sa stratégie à une cellule spécialisée dans le suicide assisté, ne fronce pas le sourcil. Il remet les clés. Les structures, les élus, la caisse, les réseaux, ce qui reste de militants. Dans l’histoire de la colombophilie, on a connu des pigeons avec un meilleur instinct de conservation. J’ai relu la phrase. Puis j’ai regardé mon thé. Il était froid.
Pendant que cette social-démocratie sous perfusion s’auto-congratule sur les plateaux, entre deux éditorialistes attendris, quelque chose se passe ailleurs. À Clermont-Ferrand, Jean-Luc Mélenchon a rassemblé dix mille personnes. Pas des adresses mail. Des femmes, des hommes, des corps, des voix. Des gens qui se sont déplacés. Qui ont crié. Qui ont occupé une salle. Les uns comptent les clics. Lui compte les vivants.
Mon ami socialiste n’a rien commenté. Il a juste envoyé le texte. Moi, de l’autre côté de la Méditerranée, j’ai fermé l’écran un moment. Pas parce que je ne comprenais pas. Parce que je comprenais trop bien. Quand la légitimité se réduit à une transaction en ligne, sans contrôle, sans présence, le peuple devient un fichier. Et les fichiers, on le sait, se corrompent. Ou se vendent. Ou disparaissent d’un clic.
J’ai rouvert le message. Il était toujours là. Pas de réponse de sa part. Juste le texte, et le silence de celui qui a cessé de se battre pour le défendre.

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