Dans la rue, ce n’est plus seulement la voix des lycées

Paris, 6 octobre 2026

La France a connu, mardi, sa plus forte journée de mobilisation lycéenne depuis la mi-septembre. Il ne s’agissait plus seulement de bloquer des grilles à l’aube. À Paris, le cortège est parti en début d’après-midi de la place de la République vers Nation : des élèves, des enseignants, des parents, des syndicalistes. À Marseille, Lyon, Nantes, Rennes, Toulouse et dans d’autres villes, la scène s’est répétée. Une revendication de moyens, une présence plus large qu’il y a quinze jours, une tension en marge.

Le ministère de l’Intérieur a recensé 256 000 manifestants dans le pays, dont 56 000 dans la capitale. L’intersyndicale de la jeunesse, qui réunit notamment l’Union syndicale lycéenne et l’Union étudiante, a avancé le chiffre de 450 000, dont 100 000 à Paris. L’écart est habituel les jours de mobilisation. Il ne change pas le fait : un mouvement parti d’un seul lycée de banlieue parisienne est devenu, pour son « acte III », une affaire de rue nationale.

Le ministère de l’Éducation a indiqué que les cours avaient été suspendus, totalement ou partiellement, toutes causes confondues, dans 891 lycées sur environ 3 700. Près d’un établissement sur quatre. Des heurts ont éclaté en fin de cortège parisien. La préfecture de police a fait état, dans la soirée, de 32 interpellations et de 14 blessés dans la capitale. Depuis le début du mouvement, le nombre d’interpellations dans le pays avait déjà dépassé les 6 000, en très grande majorité des mineurs.

De Créteil au portail

Le point de départ est daté. Le 21 septembre, au lycée Saint-Exupéry de Créteil, plusieurs postes d’enseignants restaient vacants. Les élèves ont bloqué l’entrée. En quelques jours, le geste a gagné des dizaines d’établissements d’Île-de-France, puis est sorti de la région.

Les demandes, dès l’origine, sont matérielles plus que programmatiques : un professeur absent qui n’est pas remplacé, des classes chargées, des bâtiments dégradés que l’été a encore aggravés, une journée qui s’étire pour certains de 8 heures à 18 heures. Sur des pancartes du lycée Lamartine, dans le nord de Paris, on lisait en substance : plus d’heures de cours que d’heures de sommeil. S’y est ajouté un grief plus ancien contre Parcoursup, accusé d’opacité et d’inégalité.

Les 29 et 30 septembre, l’échelle a changé. Le ministère évoquait environ 400 lycées touchés. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, annonçait 440 interpellations en une journée, dont les deux tiers placées en garde à vue, et affirmait que certains passaient d’un établissement à l’autre pour attiser l’affrontement. Quarante-huit policiers avaient alors été blessés. Le ministre qualifiait ce qui se passait à certains endroits de « violence urbaine », non de protestation.

La semaine suivante a alourdi le bilan. Au lundi 5 octobre, le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, avait évoqué au moins 190 élèves blessés, 24 établissements brûlés ou saccagés, et des dizaines de personnels parmi les victimes. Le ministère de la Justice indiquait que 87 % de plus de 5 000 interpellés depuis le début étaient mineurs. À Lens, dans le Nord, un adolescent de quinze ans a perdu une main dans l’explosion d’une grenade au cours d’un face-à-face près d’un lycée. L’Intérieur a estimé qu’il pouvait s’agir d’une grenade de désencerclement. L’image a déplacé le débat : la question n’était plus seulement « qui casse ? », mais « à quel prix disperse-t-on des mineurs ? ».

« L’ultraviolence » et des jours sans cours

Mardi, devant l’Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a choisi une formule nette : « L’ultraviolence a frappé à la porte des lycées. » Il a rejeté l’idée d’« instructions politiques de répression policière », qu’il a qualifiée de mensonge, et a rappelé que brûler un lycée n’améliore pas l’état des bâtiments, pas plus qu’agresser un professeur n’élève le taux de remplacement. Il a ensuite annoncé la mesure principale de la journée : la suspension des cours dans les lycées du mercredi au vendredi, décidée par le ministre de l’Éducation, afin que chaque direction organise un « temps de démocratie interne » avec les élèves.

Le matin même, Édouard Geffray avait demandé à toutes les académies de recenser les établissements en difficulté de remplacement et de répondre sous huit jours. Il a ajouté que promettre un remplacement à 100 % « serait probablement mentir ». Lecornu s’est aussi engagé à corriger « tout ce qu’on peut corriger » dans Parcoursup, par plus de transparence et de simplicité, après avoir ouvert cinq chantiers en réponse aux demandes. La FCPE et des organisations lycéennes ont jugé l’offre tardive, et dépourvue d’engagements financés.

Dans la soirée, Emmanuel Macron a réuni à l’Élysée Lecornu, Nuñez et Geffray. L’entourage de la présidence a présenté la rencontre comme un suivi ordinaire, avant le départ du chef de l’État pour un sommet Euromed en Croatie. La formule n’empêche pas que le dossier ait atteint le niveau de la présidence.

Une rue plus large que les élèves, un État plus étroit que la crise

Ce qui a changé mardi n’est pas seulement le nombre. Les grandes confédérations — CGT, Force ouvrière, CFDT, UNSA, Solidaires — ainsi que les syndicats enseignants et la FCPE ont marché, ou appelé à marcher, après des jours où des parents disaient être venus « parce que le contexte exige des adultes ». Une partie de la gauche parlementaire était présente. La droite et l’extrême droite ont insisté sur l’ordre public et sur la responsabilité des mineurs.

Le gouvernement traite ce dossier sans majorité stable depuis les élections de 2024, sous la pression d’un déficit que le budget 2027 cherche à contenir par des économies de plusieurs dizaines de milliards. Lecornu lui-même a qualifié le bilan humain dans le système scolaire de plus lourd depuis des décennies : plus de 215 adolescents et 85 personnels blessés, et plus de 700 policiers selon son cabinet. En face, des syndicats de magistrats et des organisations de défense des droits accusent la police d’un usage disproportionné de la force contre des jeunes de quatorze et quinze ans.

Mardi n’a pas installé la France dans une paralysie des villes. Les trains n’ont pas été arrêtés, les services n’ont pas été fermés à grande échelle. La journée a toutefois fait passer le mouvement du portail du lycée à une rue où trois lectures se disputent : celle d’une demande scolaire légitime négligée depuis des années ; celle d’une violence qui détourne la protestation et à laquelle aucun espace ne doit être laissé ; celle, électorale, d’un printemps 2027 qui voit déjà dans les lycées un terrain avancé.

Les trois jours qui viennent, sans cours et avec un échange dans les établissements, seront le premier test. Si les salles des professeurs se remplissent de paroles sur les absences et les bâtiments, le gouvernement aura gagné du temps. Si les grilles restent closes lundi matin, l’« acte IV » deviendra une question politique, et plus seulement scolaire.

(Premier volet d’un suivi de la crise)

Mes salutations – JABRI Abdelali

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*