Cinq millions de voix, une mémoire intacte : les retraités placent le gel des pensions au cœur du scrutin du 23 septembre

À trois semaines des élections législatives du 23 septembre 2026, un communiqué signé au nom des « retraités et retraitées » s’adresse directement au chef du gouvernement, aux partis de la majorité et à « quiconque a voté pour le gel » des pensions. Le ton n’est pas celui d’une pétition classique. C’est un avertissement électoral, formulé sans slogans de rue, mais avec une arithmétique politique assumée.

en.wikipedia.org« Nous sommes cinq millions… et notre mémoire ne vieillit pas. »Le texte rappelle d’abord une réalité démographique désormais documentée : le Maroc compte un peu plus de cinq millions de personnes âgées de 60 ans et plus, soit près de 14 % de la population. C’est ce chiffre que le communiqué transforme en force politique. Il y ajoute une autre image, plus intime : deux millions d’entre eux auraient « consumé leur vie » dans les salles de classe, les hôpitaux et l’administration. Ils auraient « bâti cette patrie pierre par pierre » pour recevoir, en retour, « une pension dérisoire… qui ne vaut même pas le prix de notre pain et de nos médicaments ».

hcp.maLa question posée aux décideurs est volontairement personnelle : comment la main qui a appris à lire aux enfants du pays peut-elle, en fin de mois, « se tendre et revenir vide » ? Comment le dos d’une mère de famille qui a veillé dans les hôpitaux peut-il se courber aujourd’hui sous le poids d’une pharmacie où l’on demande parfois les médicaments à crédit ?Un gel dénoncé depuis un quart de siècleLe grief central n’est pas nouveau.

Depuis plusieurs années, le Réseau marocain des organismes de retraités (RéMOR) et d’autres associations dénoncent un gel durable des pensions de base, notamment dans les régimes CMR, RCAR et, pour une large part, CNSS. Les revalorisations, quand elles existent, restent ponctuelles, limitées ou réservées à certains régimes complémentaires. La CIMR, par exemple, applique des ajustements annuels modestes ; ailleurs, les hausses ont souvent pris la forme de coups de pouce discrets, insuffisants face à l’érosion du pouvoir d’achat accumulée.

lobservateur.infoLe communiqué actualise le reproche : « 27 ans ». Il accuse l’inflation d’avoir « dévoré » une part de la pension chaque année, et surtout d’avoir fait croire aux responsables que la mémoire disparaîtrait avec le pouvoir d’achat. La réplique est cinglante : « Le retraité peut oublier le prénom de son petit-fils, mais il n’oublie pas celui qui a volé son pain. »

Des mesures existent. Depuis le 1er janvier 2026, les pensions de retraite de base (CNSS, CMR, RCAR) sont totalement exonérées d’impôt sur le revenu. Les associations de retraités ont toutefois jugé que cette exonération, bien réelle, ne compensait pas l’absence de revalorisation générale et ne concernait réellement qu’une minorité de pensions suffisamment élevées pour être imposables. Le débat n’est donc plus seulement fiscal : il porte sur le niveau même de la pension.

lobservateur.infoLa « punition noble » : le bulletin, pas le pneuLe passage le plus politique du texte est aussi le plus calculé. Les auteurs assument de ne pas bloquer les routes ni brûler de pneus. Leur « punition », écrivent-ils, est « noble, silencieuse et douloureuse ». Elle arrivera « sous la forme d’une aube calme le jour du scrutin ».Le scénario est décrit presque cinématographiquement : se réveiller avant les autres, faire ses ablutions, marcher avec la canne jusqu’à l’urne, et y déposer « le bulletin de celui qui ne nous a pas trahis ».

Puis vient le calcul. Cinq millions de voix. Si sept sur dix « décident de punir », cela ferait « trois millions et demi de gifles ». Le communiqué rappelle qu’en 2011, le parti alors arrivé en tête n’avait eu besoin que d’environ un million de suffrages pour s’imposer et gouverner. Le message aux états-majors est limpide : un électorat âgé, souvent inscrit, souvent discipliné, peut peser davantage qu’une campagne bruyante.Le texte élargit encore le cercle des concernés. Chaque retraité est présenté comme un père ou une mère de famille. Geler la pension reviendrait, selon les auteurs, à condamner « six millions de personnes » à une « mort lente ». « Le ventre de six millions de personnes en colère suffit à changer votre destin politique. »

Ce que le communiqué ne dit pas, et ce que le dossier imposeUn article fidèle au texte ne peut pas éluder une distinction essentielle. Cinq millions de Marocains ont plus de 60 ans. Tous ne perçoivent pas une pension. La couverture retraite reste très inégale : une minorité de femmes âgées en bénéficie, et une part seulement des hommes. Le système compte, selon des analyses récentes, de l’ordre d’un million et demi de pensionnés, pour plus de cinq millions de cotisants. Autrement dit, la colère des titulaires de pension est réelle ; le chiffre de « cinq millions de voix de retraités » mélange deux populations : les seniors et les affiliés des caisses.

beynodthenews.substack.comCela n’annule pas le levier électoral. Les personnes âgées votent souvent davantage que les jeunes. Elles influencent aussi le vote familial. Dans un scrutin à la proportionnelle, où le seuil a disparu et où les majorités se construisent par coalitions, quelques centaines de milliers de voix bien orientées peuvent déplacer des sièges, donc le chef de gouvernement.Le calendrier donne au texte une actualité brutale. Le dépôt des candidatures s’est ouvert fin août. La campagne officielle commence le 10 septembre. Le vote a lieu le 23. Le communiqué n’a donc plus besoin d’une « date hypothétique » : elle est déjà inscrite au Journal officiel politique du pays.

lareleve.maNi charité, ni oubliLa conclusion du texte refuse le registre de l’aumône. « Nous ne demandons pas la charité. Nous réclamons un droit que vous avez prélevé de notre sueur. » Le châtiment électoral, ajoutent les auteurs, « n’a besoin ni de campagne ni de financement ». Il lui suffit « d’une date de scrutin… et d’une mémoire qui ne vieillit pas ».La formule finale résume la stratégie : « Quiconque a gelé notre pension jusqu’à la mort, nous gèlerons son avenir politique dès les premières élections. » Les urnes, précisent-ils, « n’oublient pas ».

Que l’on partage ou non ce diagnostic, le communiqué pose une question que les partis ne pourront plus traiter comme un dossier technique de caisse de retraite. À l’approche du 23 septembre, il transforme une revendication sociale ancienne — le rattrapage du pouvoir d’achat des pensions — en enjeu de bascule. Les retraités, écrivent-ils, sont « la conscience de cette patrie qui ne vieillit pas ». Reste à savoir si, le jour du vote, cette conscience se traduira réellement dans les bulletins — et si les majorités sauront, avant l’urne, entendre autre chose qu’un silence qu’elles avaient pris pour de la résignation.

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