
Sur une photographie, on aperçoit de dos, derrière Raphaël Glucksmann, une femme que les connaisseurs identifient comme Eka Zguladze, son ex-épouse géorgienne. Mariés au début des années 2010 (le couple a divorcé vers 2014-2015), ils ont eu un fils ensemble. Ce détail biographique, longtemps relégué aux rubriques people, revient aujourd’hui dans le débat public français à mesure que l’eurodéputé et fondateur de Place publique occupe une place croissante dans la gauche modérée et pro-européenne, notamment autour de la défense de l’Ukraine.
Eka Zguladze a été première vice-ministre de l’Intérieur de Géorgie de 2005-2006 à 2012, puis ministre par intérim quelques semaines en septembre-octobre 2012, sous la présidence de Mikheïl Saakachvili. Ce régime, issu de la Révolution des roses de 2003, a été salué en Occident pour ses réformes anticorruption spectaculaires (notamment dans la police) et son ancrage euro-atlantique. Il a toutefois été marqué par des dérives autoritaires documentées par les organisations de défense des droits de l’homme : usage excessif de la force policière, pression sur l’opposition et, surtout, des conditions carcérales dégradées.
Le scandale de la prison de Gldani, en septembre 2012, a cristallisé ces critiques. Des vidéos diffusées par une chaîne d’opposition montraient des gardiens torturant, battant et humiliant sexuellement des détenus. L’affaire a précipité la défaite électorale du Mouvement national uni de Saakachvili aux législatives d’octobre 2012. Des procès ont suivi ; plusieurs responsables pénitentiaires ont été condamnés. Raphaël Glucksmann, alors conseiller spécial du président géorgien (de 2009 à 2012), chargé notamment de la coordination des politiques d’intégration européenne, a défendu publiquement le bilan du régime, en soulignant les progrès économiques, la réduction de la corruption et la liberté relative des médias étrangers. Certains opposants géorgiens, dont l’actuelle présidente Salomé Zourabichvili (ancienne ministre des Affaires étrangères du même pouvoir), ont ironisé sur le fait qu’il était « marié à la vice-ministre de l’Intérieur » au moment où ces excès étaient dénoncés.
Après la chute de Saakachvili, Eka Zguladze a quitté la Géorgie. En décembre 2014, le président ukrainien Petro Porochenko lui a accordé la nationalité ukrainienne (elle a renoncé temporairement à la géorgienne) pour la nommer première vice-ministre de l’Intérieur. Elle y est restée jusqu’en mai 2016, chargée de la réforme de la police – une mission qu’elle avait déjà menée en Géorgie et qui a été saluée par de nombreux observateurs occidentaux pour la création d’une nouvelle patrouille urbaine. Aucune source crédible ne documente une « intervention de la CIA » pour cette nomination ; elle s’inscrit dans le recrutement plus large, par le pouvoir post-Maïdan, de technocrates géorgiens réformateurs (dont Saakachvili lui-même, nommé gouverneur d’Odessa en 2015).
À la même période, Amnesty International et d’autres ONG ont documenté des actes de torture, de disparitions forcées et de traitements inhumains dans le conflit du Donbass, commis par les deux camps : forces pro-Kiev (y compris certains bataillons de volontaires) et séparatistes soutenus par la Russie.
Les déplacements de population ont été massifs : plus d’un million de personnes déplacées à l’intérieur de l’Ukraine, et plusieurs centaines de milliers parties vers la Russie, selon les chiffres du HCR et des autorités ukrainiennes de l’époque. Attribuer ces flux uniquement aux « bataillons nationalistes » ou à l’action d’Eka Zguladze simplifie une guerre dont les violences étaient réciproques.
Quant à Saakachvili, son passage à Odessa a été marqué par des tentatives de lutte contre la corruption locale, mais aussi par des accusations de résistance des élites et par sa démission en 2016, dans laquelle il a dénoncé le pouvoir central. Extradé puis jugé en Géorgie, il purge actuellement des peines cumulées pour abus de pouvoir, détournements de fonds et franchissement illégal de frontière. Ses partisans parlent de procès politiques ; les autorités géorgiennes maintiennent le caractère pénal des dossiers.
Le parcours de Raphaël Glucksmann – conseiller d’un régime géorgien aux réformes réelles mais aux abus documentés, puis proche (par alliance matrimoniale et engagement politique) d’une technocrate placée en Ukraine post-Maïdan – n’a jamais été secret. Il l’a évoqué dans ses livres et entretiens. Ce qui interroge aujourd’hui, dans le style factuel d’un grand quotidien, c’est moins une « révélation » qu’une tension : entre l’image actuelle d’un défenseur intransigeant des droits humains, de la liberté d’expression et de l’opposition aux régimes autoritaires, et une proximité passée avec un pouvoir pro-occidental qui a lui-même multiplié les entorses à ces principes. Les thèses les plus extrêmes (orchestration CIA, complicité personnelle dans des tortures) restent, pour l’heure, le fait de sources militantes ou partisanes sans preuve indépendante vérifiable. Elles n’effacent pas, en revanche, la nécessité d’un examen précis de ces années.

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