Die Zeit critique le bilan « désastreux » de Javier Milei : deux ans de « thérapie de choc » en Argentine sous le microscope

24 avril 2026

Le 19 avril 2026, le prestigieux hebdomadaire allemand Die Zeit publiait une longue tribune invitée qui fait déjà beaucoup de bruit : « Argentinien : Mehr Milei wagen ? Die Bilanz ist verheerend » (« Oser plus de Milei ? Le bilan est désastreux »). Signé par l’économiste Patrick Kaczmarczyk (université de Mannheim et conseiller pour l’UNCTAD/ONU, proche du SPD social-démocrate), cet article dresse un réquisitoire sévère contre les deux premières années de Javier Milei à la présidence de l’Argentine.

Le cœur de la charge : une industrie « détruite »

Selon Kaczmarczyk, la promesse de Milei – « libérer l’économie » par une dérégulation massive, des coupes budgétaires radicales et l’ouverture aux importations – a produit l’effet inverse. Au lieu de la croissance explosive attendue, les données officielles de l’INDEC (institut national de statistiques argentin) montrent une industrie en ruine :

  • La capacité de production industrielle n’est utilisée qu’à 53,6 %.
  • Plus de 2 400 entreprises ont fermé.
  • 73 000 emplois dans le secteur productif ont disparu.
  • Des pans entiers sont sinistrés : automobile à 24 % de capacité, machines-outils à 31 %.

L’auteur pointe du doigt la fin des protections douanières et des subventions : les industries locales, habituées à vivre derrière des barrières tarifaires, n’ont pas résisté à la concurrence. Les investissements se sont effondrés, le chômage a augmenté. « Les rêves libéraux sont brisés », conclut-il. Milei aurait « détruit la base industrielle du pays » au lieu de l’entraîner vers la modernité.

L’inflation : une victoire en trompe-l’œil ?

Sur le deuxième grand chantier de Milei – la lutte contre l’hyperinflation héritée du péronisme/kirchnerisme –, Die Zeit reconnaît une baisse spectaculaire (de 134 % l’année avant son arrivée à 41 % en 2025), mais relativise fortement :

  • L’inflation a d’abord explosé à 220 % la première année, à cause de la dévaluation brutale du peso et de la suppression des subventions.
  • Depuis mi-2025, le rythme mensuel stagne autour de 3 % (voire légèrement supérieur à l’année précédente).
  • Milei célèbre une « victoire », mais l’auteur y voit surtout un retour à un niveau encore très élevé, loin d’une inflation maîtrisée à l’allemande ou à l’européenne.

Kaczmarczyk évoque aussi la récente « modernisation du travail » de février 2026 : flexibilité accrue, paiement des salaires en nature possible, « banque d’heures » permettant des journées de 12 heures sans majoration. Pour lui, c’est un retour en arrière social, non un levier de croissance.

Le contexte que l’article passe parfois sous silence

Il est vrai que l’Argentine était en faillite structurelle depuis des décennies : inflation galopante, dette explosive, subventions insoutenables, bureaucratie étouffante. Milei a hérité d’une économie au bord du gouffre (risque d’hyperinflation à 17 000 % selon certaines projections fin 2023). Son « coup de hache » (la fameuse « motosierta ») a permis :

  • Un excédent budgétaire primaire inédit depuis des lustres.
  • Une stabilisation macroéconomique saluée par le FMI et la Banque mondiale.
  • Une reprise du PIB en 2025 après la récession inévitable de 2024.

Des voix allemandes, comme celle de la Berliner Zeitung (qui a répondu dès le 22 avril par un article intitulé « Die Zeit discrédite Milei, alors que son bilan est excellent »), soulignent que les pertes d’emplois dans les secteurs protégés sont compensées par des créations nettes ailleurs : +400 000 emplois au total, pauvreté en baisse (divisée par deux selon certains instituts indépendants), indice de liberté économique en hausse record (+43 places), et une industrie qui repart depuis décembre 2025 dans 10 secteurs sur 16. Les importations, loin de détruire des emplois, redistribueraient du pouvoir d’achat et créeraient de la valeur dans les services et la consommation.

Un débat qui dépasse l’Argentine

Cette tribune de Die Zeit n’est pas anodine : elle s’adresse directement aux débats européens. En Allemagne, la CDU, le FDP et même une partie de l’AfD citent régulièrement Milei comme modèle de « dégraissage de l’État ». Kaczmarczyk leur envoie un avertissement clair : la thérapie de choc libérale peut tuer le patient avant de le guérir.

Deux ans après son élection fracassante, Javier Milei reste un objet de fascination et de controverse mondiale. Pour ses détracteurs, il est le fossoyeur d’une industrie déjà fragile. Pour ses partisans, il est le chirurgien qui opère sans anesthésie une économie cancéreuse. Les chiffres de l’INDEC sont réels… mais le cadrage reste éminemment politique.

L’histoire n’est pas terminée. Les prochains mois diront si la « deuxième moitié du film » (la croissance durable promise par Milei) arrive enfin, ou si la désindustrialisation devient une cicatrice permanente. En attendant, Die Zeit a posé la question qui fâche : oser plus de Milei… ou pas ?

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