
Pr Boutaïna HASSANI
Université Mohammed Premier Oujda
Il est des nations qui imposent leur présence par la force de leurs armes, d’autres par le poids de leur économie. Les plus durables, pourtant, sont celles qui règnent sur les esprits. Car les empires s’effacent, les frontières se déplacent, les puissances déclinent ; mais les idées, elles, traversent les siècles et survivent aux bouleversements de l’Histoire.
Le Maroc possède une histoire millénaire, une civilisation raffinée, un patrimoine qui émerveille les voyageurs et une diplomatie qui force le respect. Ses médinas, ses montagnes, ses déserts, ses villes impériales et son hospitalité nourrissent depuis longtemps un imaginaire puissant. Ce capital de sympathie est une richesse incontestable. Mais il ne suffit plus.
Le monde du XXIᵉ siècle ne se contente plus d’admirer les pierres, les paysages ou les traditions. Il écoute désormais ceux qui produisent le savoir, façonnent les technologies, inventent les modèles de demain et éclairent les grands débats de leur temps. L’influence ne se mesure plus seulement à la beauté d’un territoire ; elle se mesure à la capacité d’une nation à produire des idées que le monde cite, étudie et reprend.
Or, c’est précisément là que se dessine notre principal défi.
Lorsque les grandes conversations internationales abordent l’intelligence artificielle, la transition énergétique, la souveraineté technologique, les biotechnologies, le changement climatique ou l’agriculture du futur, la voix du Maroc demeure encore trop discrète. Non par manque d’intelligence. Non par absence de chercheurs. Mais parce que le savoir produit dans nos universités peine à franchir les murs des laboratoires pour atteindre les grandes scènes où se construit désormais l’autorité intellectuelle des nations.
Un pays qui ne produit pas une connaissance visible laisse s’installer un silence. Et le silence, dans les relations internationales, n’est jamais une neutralité : il est un effacement. Peu à peu, il crée un vide que d’autres remplissent à notre place. Le prestige ne repose plus uniquement sur ce que l’on accomplit, mais sur ce que le monde perçoit de ces accomplissements.
Les chiffres sont éloquents. Le Maroc rayonne davantage par ses exploits sportifs que par ses innovations scientifiques, ses avancées technologiques ou ses réalisations en matière de recherche. Ce déséquilibre n’est pas une fatalité ; il est le symptôme d’une richesse intellectuelle insuffisamment valorisée.
Nos universités ne peuvent plus être de simples lieux où l’on transmet des connaissances destinées à demeurer entre les murs des amphithéâtres. Elles doivent devenir des phares. Des foyers d’influence. Des ateliers où se forgent les idées appelées à irriguer les politiques publiques, les entreprises, les organisations internationales et les grands débats qui façonnent le monde contemporain.
Une université qui ne publie pas, qui ne dialogue pas avec les entreprises, qui n’attire ni talents étrangers ni financements ambitieux, ressemble à une bibliothèque dont les portes resteraient obstinément closes. Les trésors qu’elle renferme finissent par s’endormir dans la poussière de l’indifférence.
Le Maroc dispose pourtant d’atouts considérables : une jeunesse talentueuse, une stabilité reconnue, une position géographique exceptionnelle et une ambition continentale assumée. Encore faut-il convertir ces forces en une influence intellectuelle durable. Cela suppose de rapprocher l’université du monde économique, de favoriser les fondations universitaires, d’encourager le mécénat scientifique, de financer la recherche d’excellence et de faire des campus marocains des carrefours internationaux où se rencontrent chercheurs, entrepreneurs et décideurs.
Les grandes nations n’ont jamais bâti leur prestige uniquement sur leurs monuments ou leurs succès diplomatiques. Elles l’ont construit en devenant des manufactures d’idées. Leurs universités sont devenues des instruments de rayonnement aussi puissants que leurs ministères, leurs armées ou leurs industries.
L’avenir du Maroc ne se jouera pas seulement dans les stades, les ports ou les zones industrielles. Il se jouera aussi dans les bibliothèques, les laboratoires, les centres de recherche et les amphithéâtres. C’est là que naissent les idées qui, demain, feront autorité.
Car une nation qui produit du savoir ne se contente pas d’éclairer son propre avenir : elle finit toujours par éclairer celui des autres.
18 juillet 2026

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