Par Abdelali El Jabari
Au cœur du Moyen Atlas, là où les cimes majestueuses des cèdres s’entrelacent aux nuages d’Ifrane comme un voile de soie blanche flottant au-dessus de lacs d’un bleu profond, l’Université Al Akhawayn a accueilli, en marge de la huitième édition du Festival international d’Ifrane, une conférence scientifique d’une rare élégance. Sous la présidence du recteur de l’université et en présence du gouverneur de la province d’Ifrane, experts, responsables et chercheurs se sont réunis pour interroger le destin de la « capitale écologique » du Royaume sous le thème : « Parc national d’Ifrane… un patrimoine naturel d’exception : défis environnementaux et perspectives de développement durable ». Ici, où la nature murmure avec une grâce intemporelle, s’est élevée une voix lucide en quête d’équilibre entre beauté et protection, entre héritage et modernité.

Ouverture de la conscience et de l’engagement
La conférence s’est ouverte sur les propos raffinés de M. Abdelhadi Adnane, président de l’Association Forum d’Ifrane pour le progrès et le développement, qui a posé le cadre de la discussion avec une élégance intellectuelle mesurée. Il a rappelé que le monde traverse de graves déséquilibres écologiques imposant de nouvelles approches scientifiques. Ifrane, a-t-il souligné, n’est pas seulement un écrin de beauté éclatante, mais un modèle environnemental qui exige une vigilance permanente pour préserver ses forêts ancestrales et ses ressources hydriques. Il a invité à transformer cette rencontre en un espace d’échange de visions entre spécialistes, afin d’orienter les politiques publiques vers la durabilité des systèmes naturels, dans un contexte mondial sensible qui appelle à investir le savoir scientifique au service de la protection de ce qui reste du charme intact de la nature.
De son côté, M. Abdelhadi Adnane, président de l’Association Forum d’Ifrane pour le progrès et le développement, a insisté sur le fait que la conférence s’inscrit dans un contexte environnemental mondial sensible qui impose l’adoption de nouvelles approches scientifiques, dans le but de faire de cette rencontre un espace de discussion sereine et rigoureuse investissant le savoir scientifique dans l’orientation des politiques publiques vers la protection des systèmes naturels.



Premièrement – L’ingénieur Mohamed Ribi – La gouvernance du maestro : feuille de route du changement
Premier intervenant scientifique, l’expert ingénieur Mohamed Ribi a livré un diagnostic profond et élégant de la gouvernance du parc, comme s’il composait une symphonie de coordination longtemps absente. Il a mis en lumière le problème central : « la gestion purement sectorielle », où chaque administration œuvre isolément, en îlots séparés. Il a proposé un modèle révolutionnaire fondé sur trois piliers : un « comité de gouvernance » présidé par le gouverneur de la province pour garantir une coordination efficace ; un « conseil scientifique » orientant les décisions sur des données précises ; et une « direction forte du parc ». L’objectif est de passer de la logique de « protection pour la nature » à celle de « protection pour le développement », associant les populations locales comme alliées et non comme étrangères.
L’intervention de l’ingénieur Mohamed Ribi, spécialiste de la gestion des aires protégées et de la biodiversité, a constitué l’épine dorsale philosophique et méthodologique de cette conférence. Il a élevé le débat du simple descriptif des problèmes environnementaux à une dissection des mécanismes de gestion à travers le concept de gouvernance intégrée. Parmi ses principaux piliers :
- Le passage de la « gestion sectorielle » à la « coordination territoriale » : le parc national doit être un contexte spécifique où des normes distinctes de l’extérieur sont respectées, exigeant de dépasser le cloisonnement sectoriel vers une coordination horizontale rassemblant tous les acteurs sous une même ombrelle.
- La philosophie de la « protection pour le développement » : il a appelé à rompre avec les approches traditionnelles, soulignant la nécessité de concilier les exigences de conservation (eau, forêt, cèdre) et les enjeux du développement local. L’humain comme allié : aucun ressource naturelle ne peut être protégée si les populations locales n’en tirent un bénéfice concret et un retour économique.
- L’architecture du « maestro » : le dispositif institutionnel repose sur trois colonnes : le comité de gouvernance (instance décisionnelle) présidé par le gouverneur pour valider les programmes et rendre compte de leur exécution ; le conseil scientifique (instance consultative) transformant le savoir académique en données concrètes ; et la direction du parc (instance exécutive) assurant les missions de terrain.
- La critique du tourisme et de l’action associative « opportuniste » : il a relevé l’absence d’une identité touristique précise pour le parc et adressé un message ferme aux associations locales, les invitant à se spécialiser et à s’éloigner de l’opportunisme lié aux financements sans expertise réelle.
- Le concept de la « décision fondée sur la vérité » : la bonne gouvernance affronte la réalité telle qu’elle est et place les vrais problèmes sur la table du comité de gouvernance, appuyés sur des études scientifiques, pour prendre une décision juste et courageuse.
Ainsi, l’ingénieur Mohamed Ribi a tracé une « feuille de route administrative » qui fait sortir le parc de l’étroitesse des rapports techniques vers l’ampleur d’une gouvernance territoriale intégrée, comme si la nature elle-même attendait un maestro pour harmoniser ses mélodies.
Deuxièmement – L’ingénieure Oumaima Sedki – Le réservoir hydrique du Royaume sous siège
L’intervention de l’ingénieure Oumaima Sedki, cadre du Parc national d’Ifrane et responsable du pôle communication et partenariat, a dressé un panorama complet du parc comme un être vivant alliant le statut de « château d’eau » stratégique et celui d’habitat unique de biodiversité. Voici les axes essentiels qu’elle a développés avec une élégance technique :
- Ifrane, le « château d’eau » et ses spécificités géologiques uniques : la nature karstique transforme le parc en une immense éponge permettant l’infiltration des eaux de pluie et de neige vers les nappes phréatiques, alimentant les grands bassins. Le climat montagnard enregistre les plus fortes précipitations du Maroc (jusqu’à 1 000 mm à Ifrane), malgré les récentes baisses.
- Des chiffres exceptionnels de biodiversité : le parc s’étend sur 125 000 hectares, dont 86 % de forêt. Il abrite à lui seul un tiers de la superficie nationale du cèdre de l’Atlas et un quart de la superficie mondiale de cette essence emblématique. Il accueille 22 % de la flore nationale (avec 25 % d’endémisme), 33 % des mammifères, 46 % des oiseaux et 75 % des papillons du Maroc. Il compte six lacs d’importance mondiale classés Ramsar.
- Les programmes de « renaissance » et de valorisation durable : réintroduction d’espèces disparues comme la gazelle de Cuvier, le cerf de Barbarie et l’aoudad ; encouragement de cultures alternatives moins gourmandes en eau (safran, plantes médicinales et aromatiques) ; modèle de tourisme écologique à travers sentiers de randonnée, escalade (sites de Bougherift et Chlifane) et observation de la faune.
- Un cri d’alarme : les menaces humaines et climatiques : assèchement total de Dayet Aoua et Dayet Hachlaf sous la pression des exploitations agricoles intensives ; transformation du mode de pâturage avec la sédentarisation des éleveurs ; comportements touristiques inappropriés (nourrissage des singes, déchets).
- L’interaction sur la durabilité : elle a affirmé que la conservation n’est pas une fin en soi, mais un moyen de développement. L’implication des populations locales dans les programmes de réintroduction et le tourisme écologique transforme le patrimoine naturel en ressource économique durable. Elle a résumé sa vision dans une équation élégante : protection des équilibres écologiques + valorisation des ressources par un tourisme responsable = développement durable de la province d’Ifrane.
Troisièmement – Le professeur-chercheur Hassan Abba – L’« Agdal » : quand la science rencontre la tradition
Le professeur-chercheur Hassan Abba, spécialiste de la biodiversité à l’Université Sultan Moulay Slimane et fils de la région depuis cinq décennies, a présenté une intervention scientifique et de terrain d’une grande densité, intitulée « Le système de l’Agdal marocain : pratiques héritées pour la conservation de la biodiversité ». Il a mêlé expertise académique et attachement affectif, comme s’il faisait revivre la sagesse des ancêtres avec une élégance scientifique :
- Le langage des chiffres : le fossé des ressources et la crise silencieuse : la demande en pâturage atteint 50 % tandis que l’offre disponible ne dépasse pas 22 % ; le coefficient de pâturage est passé de 36 % en 2005 à environ 51 % actuellement.
- L’« Agdal » : la science enfouie dans la tradition : système fondé sur le savoir, la pratique et la croyance, considéré par les organisations internationales (comme l’IPBES) comme purement scientifique. Une étude de terrain de l’Association de la forêt modèle d’Ifrane a démontré la supériorité des zones protégées par ce système.
- Des résultats éclatants : la nature retrouve sa vitalité : hausse de l’indice de diversité végétale de 28 % à 37 % ; indicateurs de couverture végétale en progression de 24 % à 34 % ; protection de la faune avec des nids intacts contre des nids détruits dans les zones de pâturage anarchique.
- La tragédie de l’oued Sidi Rached et de la biodiversité aquatique : baisse de l’indice de qualité biologique de l’eau de 17/20 en 2012 à 14/20 en 2025, due aux pesticides et aux quads.
- Une vision d’avenir : allier authenticité et technologie (drones et intelligence artificielle), avec une spécialisation de l’action associative et un hommage au Réseau Espace Atlas.
Quatrièmement – La professeure Zineb Belguiti – La police de l’eau : l’œil qui ne dort jamais
L’intervention de la professeure Zineb Belguiti, experte en police de l’eau et chercheuse en gouvernance, s’est imposée comme le bras juridique et de contrôle élégant protégeant la richesse bleue. Son exposé, intitulé « L’eau, défi fondamental du développement durable : la police de l’eau au Maroc, gouvernance et efficacité », a posé les jalons :
- Les orientations royales : feuille de route de la « fermeté hydrique », en s’appuyant sur le discours de Sa Majesté le Roi Mohammed VI (juillet 2024) appelant à davantage de rigueur dans la protection du domaine public hydraulique.
- Les quatre piliers de la gouvernance de la police de l’eau : juridique (loi 36.15), institutionnel (coordination avec le parquet et la gendarmerie), technique et numérique, et sociétal (citoyenneté de l’eau).
- Les mécanismes de dissuasion : sanctions administratives et judiciaires allant jusqu’à l’emprisonnement et des amendes pouvant atteindre 500 000 dirhams.
- La « surveillance intelligente » : utilisation de drones, d’images satellitaires et de plateformes de signalement numérique pour compenser le manque de personnel, complétée par des véhicules 4×4 équipés de systèmes de suivi.
- De la « répression » à la « prévention » : l’objectif est la dissuasion morale et le respect volontaire de la loi, alliant rigueur, technologie et conscience collective. La police de l’eau est l’œil qui ne dort jamais pour garantir notre sécurité hydrique.
Sixièmement – La phase de discussion : espace de réflexion collective
La phase de discussion s’est distinguée par un échange vivant et raffiné, reflet d’une inquiétude partagée. Points saillants :
- Le défi économique : transformer la biodiversité en source de revenus pour les populations via le tourisme d’observation et l’implication obligatoire des riverains.
- Le dilemme de la police de l’eau : 1 500 procès-verbaux en 2025 malgré le manque d’effectifs, avec comme solution les plateformes numériques et les drones.
- La résolution des conflits : le pouvoir décisionnel du parc dans les programmes d’exploitation forestière.
- La société civile : le Réseau Espace Atlas (20 associations) et la concertation quotidienne.
- Le mot d’ordre : la « gestion adaptative » par une implication réelle des populations sous l’égide du comité de gouvernance provincial. Le temps des décisions unilatérales est révolu ; la protection du cèdre d’Ifrane commence par la justice faite à l’humain qui vit à ses côtés.
Septièmement – Recommandations pour l’avenir…
Les recommandations finales, présentées par la professeure Khadija Ait Kaddour, constituent une « feuille de route » complète et élégante :
- Révolution de la gouvernance : du sectoriel à la décision scientifique sous un comité de gouvernance et un conseil scientifique.
- Ressources hydriques : limitation de l’expansion agricole intensive, modernisation de la police de l’eau par drones et intelligence artificielle, et citoyenneté de l’eau.
- L’humain et le patrimoine : valorisation de l’« Agdal », approche participative et financement durable.
- Comportement touristique : limitation du nourrissage des singes et propreté des sites vers une écologie responsable.
- Politiques publiques : intégration des considérations environnementales et climatiques au cœur de la planification territoriale.
En conclusion, le succès de ces recommandations dépend de leur transformation en un système intégré où se rencontrent la rigueur de la loi, la conscience de la société et l’intelligence de la technologie, afin que le cèdre de l’Atlas conserve son cri élégant et son pouls vivant au cœur de la Suisse du Maroc.


Soyez le premier à commenter