La faiseuse de rois

Professeure Boutaïna HASSANIUniversité Mohammed Premier Oujda

Il faut mesurer la puissance d’une femme au silence qu’elle impose à ses ennemis. Les chroniqueurs arabes du Moyen Âge, qui savaient rayer des existences entières d’un trait de calame, n’ont pas pu rayer celle-là : Zaynab an-Nafzawiyya. Son empreinte était trop profonde. Ils se sont vengés en la surnommant « la magicienne » — c’est ainsi que les hommes de plume, à court d’explications, nomment l’intelligence des femmes.

Fille d’un riche marchand d’Aghmat, femme d’affaires berbère à la fortune immense, Zaynab s’était juré, dit la tradition, de n’épouser que l’homme qui régnerait sur tout le Maghreb — et elle tint son serment avec une rigueur de comptable. Veuve d’un premier seigneur dont elle hérite les biens, elle écarte les prétendants ordinaires et attend son heure. La légende raconte qu’au moment d’épouser le chef almoravide Abou Bakr ibn Omar, elle lui banda les yeux, le conduisit dans une caverne emplie d’or et de pierreries, et lui dit simplement : tout ceci est à toi. Fable, sans doute — mais les chroniqueurs voulaient dire par là une chose exacte : cette femme apportait au pouvoir naissant le trésor qui lui manquait.

Vient alors l’épisode stupéfiant, celui qui dit tout de l’époque et de la dame. Rappelé au fond du Sahara par une révolte, Abou Bakr divorce de Zaynab — une tradition affirme que c’est elle qui l’exigea — et conseille à son cousin et lieutenant, Youssef ibn Tachfine, de l’épouser. Elle change ainsi d’époux sans changer de projet : conseillère et trésorière à la fois, elle fait de ce lieutenant un empereur.

Son chef-d’œuvre survient quand Abou Bakr revient du désert reprendre son trône. Zaynab souffle à Youssef la manœuvre parfaite : il saluera son cousin sans descendre de cheval — entorse au protocole qu’Abou Bakr comprend aussitôt —, puis le couvrira de présents somptueux. Deux gestes, un seul message : je ne suis plus ton subordonné ; je ne souhaite pas être ton ennemi. Abou Bakr, qui préférait les dunes aux intrigues, repartit vers le Sahara et n’en revint jamais. Aucune bataille, aucun sang : une femme venait de décider, par un protocole, qui régnerait sur le Maroc et l’Andalousie.

Son statut, du reste, s’affichait sans fard : les chroniqueurs la disent malika, reine — titre rare pour l’épouse d’un souverain musulman —, et Ibn Ab iZar ose une formule plus embarrassante encore : celle qui exerçait le pouvoir de son époux et dirigeait ses affaires. Elle ouvrit aux femmes de l’élite la politique et le savoir, employa jusqu’à des femmes médecins au palais. Une co-souveraine de fait, au XIe siècle, dans un empire de moines-guerriers.

Faites maintenant le tour des villes du royaume et cherchez son nom. Aucune grande avenue, aucun billet de banque. On célèbre les conquérants à cheval ; on a oublié la femme qui leur indiquait la direction. Youssef ibn Tachfine a sa place et son tombeau vénéré à Marrakech — la ville que Zaynab lui apprit à gouverner et dont elle était mère. Elle, elle a une ligne dans les chroniques de ses ennemis. C’est, il est vrai, la ligne qu’ils n’ont pas réussi à effacer. Venant d’eux, c’est le plus grand hommage disponible.

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