Nuit blanche !

La boucle WhatsApp avec mes étudiants tunisiens a pris feu au coup de sifflet final du match Suède-Tunisie (5-1), dans la nuit de lundi à mardi. Les Aigles de Carthage sont devenus des moineaux. Colère, cynisme, frustration et humour de la désespérance se sont exprimés comme un cri, une façon de reprendre le contrôle de l’événement.

Au début, tout explose. On hurle, on accuse. Puis, passées les premières colères, les échanges s’apaisent. Les pouces ralentissent sur les claviers, les emojis reprennent le dessus et l’humour potache revient. Sans caméras ni slogans, le vrai dialogue commence.

On fait alors le lien entre la défaite footballistique et la réalité socio-économique du pays. On puise dans nos archives respectives articles et références pour nourrir la discussion. On comprend que cette défaite nous permet d’ouvrir un débat franc et sincère : crier ensemble ne construit rien, mais se taire ensemble tue tout.

On poursuit les échanges. On écoute les blessures de l’autre. Derrière la rage, on découvre une peur commune : peur du lendemain, peur pour sa famille, peur pour son avenir, peur de voir disparaître ses rêves.

Passées les premières tristesses, la lucidité s’installe. Pas par faiblesse, mais par exigence. Car construire demande plus de courage que détruire. La colère embrume. Seule la connaissance éclaire.

L’après-match avec mes étudiants tunisiens a été une leçon pour moi.Quinze ans après la révolution, la Tunisie s’enfonce.

Sur le plan politique, la démocratie a été vidée de son sens. En 2021, le président Kaïs Saïed opère une prise de contrôle totale : Parlement dissous, justice muselée, Constitution réécrite à sa main. Celle-ci lui confère des pouvoirs exécutifs et législatifs très larges, avec des contre-pouvoirs quasi inexistants. En avril 2025, 37 figures de l’opposition ont été condamnées pour « complot contre la sûreté de l’État ». La participation électorale s’effondre : 27 % au référendum constitutionnel de 2022, 10 % aux législatives, 30 % à la présidentielle de 2024 (dont 90 % des suffrages pour Kaïs Saïed). La population exprime un rejet massif d’une classe politique perçue comme corrompue et incompétente.

Sur le plan social, c’est la rupture. Le peuple, et particulièrement les jeunes générations désillusionnées depuis la révolution du Jasmin de 2011, n’y croit plus. Quand le pain manque et que les factures explosent, la colère remplace le vote dans les quartiers populaires de Tunis et dans les villes pauvres du pays. Quinze pour cent de chômage, une inflation à 5,5 %, des usines qui ferment, des diplômés qui fuient, un secteur touristique qui bat de l’aile : le bilan est sans appel.

La Tunisie vit sans débat, sans espoir et sans avenir partagé. Les Tunisiens ont fait une révolution pour respirer. Aujourd’hui, ils étouffent. Et un peuple qui étouffe finit par exploser, tôt ou tard.

Ce matin, j’apprends que le sélectionneur tunisien a été limogé et remplacé par un entraîneur français. S’intéresser uniquement au résultat sans se soucier de l’équation globale reste une stratégie vouée à l’échec.

Nordine Nabili
16/06/26

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