Lettre au journal « Le Monde » : Voici notre Maroc, et voilà votre France

En octobre 2025, deux conflits politiques aigus se déroulent simultanément au Maroc et en France, dessinant un tableau de turbulences qui transcendent les frontières géographiques pour esquisser les contours d’une nouvelle ère de fragilité politique.

Au Maroc, les manifestations de la « génération Z » – qui ont éclaté le 27 septembre et se poursuivent au moins jusqu’au sixième jour – ont allumé l’étincelle d’une colère collective contre la corruption et les inégalités économiques, entraînant trois morts et des centaines de blessés.

En France, l’effondrement du nouveau gouvernement après seulement 14 heures de formation – avec la démission du Premier ministre Sébastien Lecornu – menace d’une crise budgétaire nationale d’ici le 13 octobre, au milieu des défis posés par les alliés eux-mêmes du président Emmanuel Macron. Ces deux événements ne sont pas une coïncidence ; ils reflètent une crise mondiale plus profonde, où la pression populaire se heurte à la faiblesse des institutions.

Dans cette analyse approfondie, nous explorons les racines historiques et sociales de ces deux crises, en nous concentrant sur les similitudes et les différences, pour révéler les leçons futures qui pourraient redessiner la stabilité en Afrique du Nord et en Europe.

Les similitudes : Racines communes dans la colère populaire et la faiblesse économique

Le Maroc et la France sont unis par un fil ténu de similitudes, remontant à des racines économiques et sociales partagées, rendant leurs crises un miroir des défis mondiaux. Premièrement, les pressions populaires croissantes : au Maroc, les jeunes – qui représentent plus de 30 % de la population – ont exprimé leur rage face au contraste entre les dépenses gouvernementales sur les stades sportifs en préparation pour la Coupe du monde 2030 (valeur de milliards de dollars) et le mauvais état des services publics comme la santé et l’éducation, entraînant des manifestations à grande échelle dans des villes comme Rabat et Oujda, avec 409 arrestations et 326 blessés parmi les forces de l’ordre. Cette colère n’est pas nouvelle ; elle est une extension des manifestations de 2011 (mouvement du 20 février), mais elle est aujourd’hui plus aiguë grâce aux réseaux sociaux, où la « génération Z » rejette la démocratie traditionnelle et fait confiance au roi Mohammed VI comme symbole de réforme plutôt qu’aux partis corrompus.

En France, la colère populaire prend une forme plus organisée, mais elle partage avec le Maroc un focus sur la crise économique : avec une inflation à 5 % et un chômage des jeunes à 18 %, l’incapacité à former une majorité parlementaire depuis les élections de 2024 a conduit à un chaos gouvernemental récurrent – le cinquième en deux ans – où le président Macron risque de perdre le contrôle du budget, ce qui pourrait mener à une fermeture gouvernementale ou à des coupes sociales sévères. Ici aussi, les jeunes jouent un rôle crucial ; les sondages montrent une baisse de confiance des jeunes Français en Macron à 25 %, avec l’ascension du populisme de droite comme alternative, tout comme les jeunes Marocains rejettent les partis traditionnels.

Deuxièmement, la crise de leadership commune : le roi Mohammed VI et le président Macron font face à des pressions similaires pour mener des réformes rapides.

Au Maroc, la pression a conduit à une grâce pour des milliers de prisonniers, mais la répression sécuritaire a suscité plus de colère, reflétant une tension entre stabilité et démocratie.

En France, Lecornu – qui est devenu Premier ministre pour quelques heures – tente des négociations de dernière minute pour parvenir à un accord budgétaire qui réduise le déficit à 4,7-5 %, mais le défi de ses anciens alliés (comme les anciens Premiers ministres) indique une division interne qui menace des appels à des élections anticipées ou même la démission de Macron.

Ces similitudes révèlent un schéma mondial : dans l’ère du ralentissement économique mondial, les institutions politiques sont devenues incapables d’absorber la colère populaire, renforçant le rôle des réseaux sociaux dans l’amplification des crises.

Les différences : La diversité des systèmes engendre des réponses contrastées et des risques variés

Malgré les racines communes, les différences entre les systèmes politiques émergent comme un facteur décisif dans la formation des réponses, approfondissant l’analyse et révélant des risques uniques pour chaque pays.

Le Maroc, en tant que monarchie constitutionnelle, s’appuie sur le pouvoir fort du roi comme soupape de sécurité, permettant une réponse relativement flexible : une grâce pour 5000 prisonniers et des promesses de réformes sociales, mais la répression violente – qui a entraîné trois morts lors de confrontations avec les forces de l’ordre – reflète une peur de transformer les manifestations en révolution complète.

Ici, les jeunes diffèrent de leurs homologues français ; au lieu de demander un changement de système, ils se concentrent sur « la réforme dans le cadre monarchique », inspirés par la stabilité fournie par Mohammed VI depuis 1999, mais ils rejettent la démocratie parlementaire comme un « illusion corrompue », renforçant le risque d’une « démocratie limitée » où le roi devient le seul responsable des réformes, sans pression parlementaire réelle.

En revanche, la France révèle la fragilité du système semi-présidentiel, où les élections déséquilibrées de 2024 ont conduit à une « paralysie parlementaire » qui empêche la formation d’un gouvernement stable, entraînant cinq gouvernements en deux ans seulement.

La réponse ici est plus chaotique : des négociations d’urgence pour former un nouveau gouvernement, en évitant les élections anticipées pour prévenir l’ascension de l’extrême droite (comme le Rassemblement national), mais cela cache des risques économiques plus grands – comme l’absence de présentation d’un projet de budget d’ici le 13 octobre, ce qui pourrait mener à une intervention européenne de l’Union européenne ou même à des mesures punitives.

Contrairement au Maroc, où le roi est vu comme une solution, Macron est perçu en France comme partie du problème ; les sondages montrent que 60 % des Français soutiennent sa démission, renforçant le risque du populisme comme alternative, et rendant la crise plus vulnérable à l’influence internationale, surtout avec la faiblesse de la France dans l’Union européenne.

Ces différences ne sont pas superficielles ; elles reflètent une histoire différente : le Maroc souffre d’un héritage colonial français qui fait que les manifestations se concentrent sur l’indépendance économique, tandis que la France fait face à une crise d’identité européenne interne, où la paralysie parlementaire devient un outil pour la droite de presser la gauche.

Les leçons et les perspectives : Opportunité de réinvention ou début du chaos ?

De ces deux crises, on peut tirer des leçons profondes.

Premièrement, les jeunes sont devenus la force motrice du changement, mais leurs visions diffèrent : au Maroc, leur rejet de la démocratie renforce le risque d’un « despotisme doux », tandis qu’en France, leur colère pousse vers le populisme extrémiste, menaçant la stabilité européenne.

Deuxièmement, l’économie est la clé ; les dépenses déséquilibrées au Maroc (sur le sport contre le social) reflètent une erreur similaire en France (dépenses militaires contre sociales), nécessitant des réformes radicales axées sur l’éducation et l’emploi des jeunes.

En regardant vers l’avenir, la pression au Maroc pourrait mener à des réformes monarchiques rapides qui renforcent la stabilité régionale, surtout dans des questions comme le Sahara occidental, mais l’échec pourrait allumer un mouvement plus large.

Quant à la France, elle pourrait faire face à une crise budgétaire qui affecte l’ensemble de l’Union européenne, avec une probabilité d’élections anticipées en novembre.

En fin de compte, ces « tempêtes doubles » sont un avertissement : les pays qui ignorent la voix des jeunes paieront un prix élevé, mais cela pourrait être une opportunité pour réinventer les systèmes politiques dans l’ère du ralentissement. Verra-t-on une révolution régionale, ou un stabilité fragile ?

La réponse réside dans les réponses des semaines à venir.

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