Peine perdue…

On entend souvent dire qu’une autre coupe du monde démarre à partir des matchs à élimination directe. Je ne le crois pas. Le contexte change évidemment, mais c’est la suite logique pour une compétition de cinq semaines. La gestion de l’événement, l’expérience collective, le talent individuel deviennent les nouveaux paramètres pour des matchs à la vie à la mort.

Chaque match a son histoire, pensée et élaborée stratégiquement par des entraîneurs-théoriciens bardés de données. Au coup de sifflet final, direction le quartier général pour le vainqueur ou bien l’aéroport pour le vaincu.

C’est cela la nouvelle donne qui se conclut souvent par la séance des tirs au but. Cette loterie irrespirable devenue un match dans le match. Dans mes souvenirs tristes habitent les loupés de Didier Six et Maxime Bossis à Séville en 1982, ou bien la joie intense de Luis Fernandez en quart de finale contre le Brésil à Guadalajara en 1986.

Au football, la peine et le bonheur sont les deux faces d’une même pièce. L’un n’existe pas sans l’autre. Ces sentiments sont incarnés par le tireur de penalty.

Quand tu perds une séance, que tu rates ton pénalty et que tout un pays s’anesthésie instantanément, il doit se passer des choses surréalistes dans ton esprit. Cet instant est hors du temps. Il s’inscrit dans le marbre mémoriel du grand public.

Le 17 juillet 1994, en finale de Coupe du monde, Roberto Baggio manque son penalty après avoir porté son équipe tout au long de la compétition. Après son tir dans les nuages, il fait le geste que tous les metteurs en scène du monde voudraient obtenir pour exprimer le chagrin. Il ne le joue pas. Il n’en a même pas conscience. Son corps se fige, tête basse, mains sur les hanches. Son esprit s’éteint, sa solitude est immense.

Le football sans la peine et sans le sentiment d’injustice ne peut pas produire cette posture artistique. La défaite est parfois plus belle que la victoire. Ce n’est pas du romantisme ! Si tu veux que du bonheur, tu fais fausse route, n’emprunte pas le chemin des stades. Au football, la peine n’est pas l’ennemi du bonheur. C’est sa condition.

La faute technique cohabite avec le beau geste réussi et efficace. Un jour c’est pour toi, la fois d’après c’est pour ton adversaire. On se passe le deuil comme la salière à table. Au football comme dans la vie, il faut respecter la peine. Elle est une leçon bénéfique et le prix d’entrée pour apprécier le bonheur.

Parce que les footballeurs sont vulnérables, sensibles et émotifs. La flamme de l’un peut allumer celles des autres, la joie devient collective. L’échec de l’un brise l’espoir des autres, la défaite est partagée. Le jeu s’arrête et la vie continue en toute conscience.

Nordine Nabili
29/06/26

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